12/01/2018

"Une si longue vie: Comprendre et accompagner le grand âge". Pierre Gobiet

Avec Claude Sarraute qui nous avait fait découvrir sa propre vie de senior +, nous terminons ici, notre navigation parmi les livres très utiles pour ceux qui veulent comprendre la vieillesse de la vieillesse, avec un ouvrage de Pierre Gobiet: Une si longue vie : Comprendre et accompagner le grand âge.

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  "Pardonnez-moi mais je contemple le coucher du soleil..."

 

Confronté à la réticence des personnes âgées à se rendre chez un psychologue, Pierre Gobiet a inversé la démarche thérapeutique. Sans modèle de référence, mais avec la conviction de l’utilité d’un projet pour accompagner des personnes très âgées, à domicile ou en maison de retraite, il a rencontré des seniors qu’il appelle «les arpenteurs du temps». 

Avec ces seniors, il a découvert les particularités des territoires du très grand âge et trouvé des réponses à la question: "À quoi pensent donc les personnes très, très vieilles, qui donnent parfois l’impression de ne plus rien attendre de la vie?". Le psychologue partage son exploration et surtout les  enseignements qu’il en retire. Il aborde tous les thèmes délicats, du souhait de mourir, de la mémoire, de l’oubli, à la solitude du senior très âgé.

L’auteur

Psychologue belge, Pierre Gobiet travaille dans un centre de santé mentale et a développé une consultation ambulatoire sur les lieux de vie  pour personnes âgées. Au fil des ans, il a porté une attention particulière à la quête de ces personnes de très grand âge.

Commentaire

Pierre Gobiet définit la vieillesse de la vieillesse ou le très grand âge comme la période qui s’étend au-delà de la durée de l‘espérance de vie, soit la période qui suit les 83-84 ans.

Ce livre dépasse l’aspect des soins ou les difficultés habituelles pour nous faire comprendre ce qui anime ces grands seniors dans cette ultime étape. La question qui revient souvent : « Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je vis encore ? » . Les personnes du très grand âge peuvent et veulent rester acteurs de leur vie même si elles présentent des situations de grande dépendance et des lacunes. La lenteur et l’oubli ont des vertus. La solitude à cet âge avec ses particularités, la disparition des amis et de pans entiers de la famille est bien cernée. L’ingéniosité de certains seniors  à se mouvoir dans le quotidien est illustrée.

Beaucoup d’auteurs, de chercheurs ont analysé, détaillé finement le paradoxe de la vieillesse à savoir l’autonomie dans la dépendance, axe de référence sur lequel insiste particulièrement le psychologue. Cette autonomie dans la dépendance est un idéal attirant, sans doute plus pertinent pour des personnes qui ont encore de bonnes capacités de parler ou de s’exprimer par exemple avec un psychologue. Pierre Gobiet parle  d’ailleurs d’«autonomie dialectique», qui au quotidien serait un véritable défi pour les octogénaires.

Véritable défi aussi pour beaucoup de proches aidants, détruits ou harcelés aussi par cette autonomie du grand senior ainé « à concilier ou à gérer » dans une période difficile pour eux. Si je reprends les réflexions de JC Ameisen*  mentionnées dans l’ouvrage de Pierre Gobiet, la soixantaine est la période des tempêtes, moment où il y a risque accru de maladie grave et la probabilité de mourir. La période au-delà des tempêtes, c’est le grand âge. L’aide quotidienne aux grands seniors, durant une dizaine d’années maintenant, s’effectue donc la plupart de temps pour les accompagnants familiaux dans leur période personnelle de tempêtes.

Si de grands seniors peuvent se sentir «rescapés» comme le mentionne le livre, d’autres accompagnants aujourd’hui décédés avant leurs parents ont eu le sentiment d’être dupés, harcelés par une demande excessive du grand senior** de maintenir son autonomie envers et contre tout,  et qui s’exprime parfois même dans la phase ultime de la fin de vie de l’aidant. Plusieurs situations tragiques m’ont rendue prudente et vigilante avec l’expression d’un idéal certes noble et admirable de certains seniors très âgés. C’est le cas quand cet idéal est revendiqué de manière inappropriée ou égoïste par un grand senior. Cette exigence ultime est parfois relayée et soutenue par certains soignants ou professionnels qui n’interviennent que très ponctuellement pour le senior sans prendre en compte les contingences de la dynamique familiale.

La complexité de la prise en charge des grands seniors «autonomes-dépendants» est, selon moi, une question sociale ambiguë totalement ignorée, encore passée sous silence.***

Quoi qu’il en soit, je recommande ce livre indispensable tant pour les soignants que pour les accompagnants. Le livre ne relate pas un traitement psychologique mais l’accompagnement humain des personnes et apporte un éclairage primordial sur le noyau central des motivations de ces grands seniors. Les lecteurs auront des clés essentielles pour comprendre les enjeux qui animent un senior +, ce qui leur évitera de s’enfoncer dans une période d’affrontements stériles.

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 Vendanges tardives...

Il ne faut sans doute pas perturber par des initiatives intempestives ce temps précieux des grands seniors mais les laisser propriétaires de ces moments qui leur permettent d’effectuer à leur rythme un dernier cheminement personnel de sens de vie, nécessaire à leur complétude. Le seul risque du grand âge est la mort.

Un passage :

« Au-delà de 85 ou 90 ans, dans le grand âge donc, cette période de tempête semble révolue. Le cap des grandes turbulences liées aux maladies graves précitées semble franchi; en tout cas, la probabilité de leur survenue paradoxalement diminue et le voyage dans le temps s’écoule de façon plus paisible ».

 " Une si longue vie: Comprendre et accompagner le grand âge". Pierre Gobiet. Editeur Mardaga. 2015

 

*La sculpture du vivant. 1999

**La demande en elle-même d’aide d’un senior + pour l’aider à maintenir son autonomie peut même être très raisonnable. Mais le nombre de grands seniors ou les durées d’accompagnement en se cumulant peuvent dépasser les capacités du seul aidant naturel. Un exemple: j'’ai eu l’occasion de rencontrer une dame dans la septantaine, Emilie, auprès d’une quasi centenaire à l’hôpital. C'était sa marraine qui n’avait plus qu’ Emilie comme famille. Emilie prenait aussi soin de sa maman qui habitait près de chez  elle et d’une autre tante centenaire dans un home…

*** Cette question est indubitablement liée au plafond de verre de l'autonomie et à ses éternels oubliés.

13:47 Publié dans Utile | Lien permanent | Commentaires (0)

08/12/2017

"Encore un instant". Claude Sarraute.

Continuons notre voyage vers le grand âge.

C'est Claude Sarraute qui  nous  indique à quoi ressemble  « la vieillesse de la vieillesse » dans son livre " Encore un instant".

Claude Sarraute s’est toujours exprimée en toute liberté. Le grand âge étant venu, le plaisir de dire tout haut ce qu’on pense est encore plus vif.

Dans ce récit à deux volets, elle évoque sans fausse  pudeur à la fois ses souvenirs personnels, ses conquêtes, sa frivolité et livre ses réflexions sur son expérience actuelle du grand âge. Les joies, c’est un petit verre, une cigarette, un repas sous forme de buffet, un bon moment. Les peines de ses nonante ans, ses problèmes d’arthrose et d’incontinence sont largement décrits. La journaliste raconte sa dégradation physique et même cette envie sans cesse repoussée de mettre fin à sa vie avec l'association "Mourir dans la dignité". "Je ne veux pas me dégrader trop", assure-t-elle.

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L’auteur

Née en 1927, Claude Sarraute est une  femme de lettres et une journaliste française. Elle a publié de nombreux ouvrages comme « Dites-donc » en1985, « Papa qui ? » en 1995 et "Belle, belle, belle" en 2005. A presque 90 ans, Claude Sarraute  publie en 2017 son treizième livre "Encore un instant". Ancienne collaboratrice du journal Le Monde, elle est aussi connue pour sa participation aux émissions  de Laurent Ruquier.

 

 

 

 

Phrase

« Quand on n‘a plus grand-chose à offrir, seules la gentillesse, la tolérance et oui, les louanges, spontanées bien sûr, peuvent encore vous valoir des signes d’attachement ».

 Commentaire

«La vieillesse, moi j’adore» déclare Claude Sarraute. La journaliste est cependant assez privilégiée: elle semble douée pour happer les instants de bonheur et bénéficie des services de Jacques s’occupe d’elle depuis 25 ans.

Malade, bouffée par les rhumatismes et l'arthrose, Claude Sarraute n’échappe cependant pas aux douleurs et aux difficultés de la vieillesse comme la perte de mobilité. S'ensuivent le désir d’isolement, l’obligation d’apprendre à renoncer, le souhait de peser peu sur son entourage, le désir d'en finir.

Son récit pourra apparaître contradictoire à certains lecteurs. C’est pourtant bien dans ces plages d'ambivalence que naviguent les grands seniors qui résistent.

Le très grand âge est un défi quotidien. Peu de personnes ont écrit de manière aussi pointue sur ce vécu singulier. Même si Claude Sarraute avait les facilités et les compétences pour écrire cet ouvrage, il y a une certaine générosité de cette femme à mettre à nu sa vieillesse de nonagénaire, abordée avec autodérision.

Pour les lecteurs qui dépasseront l’aspect léger des confidences sur sa vie passée, ce sera un safari en terre inconnue riche d'enseignements. Entre la vie des seniors de 75 ou 80 ans et celle du grand âge, des 90 ans, il y a une différence énorme. Claude Sarraute évoque les mêmes constantes que j’ai pu noter chez les grands seniors. Par exemple: lire devient compliqué, la télévision est abandonnée au profit de la radio, il y a perte de mémoire des noms, des dates, des faits, le téléphone portable est abandonné au profit du fixe. La grande peur de tous est de devoir subir une hospitalisation terminale pénible.

Ce petit livre sur le grand âge est distrayant et instructif. 

Claude Sarraute qui lit les nécrologies dans son journal constate que deux fois sur trois l’âge du cher disparu dépasse les 90 ans … Autant que vous le sachiez!

 Encore un instant.  Claude Sarraute. Editeur Flammarion. 2017

09:22 Publié dans Utile | Tags : grand âge, sarraute | Lien permanent | Commentaires (0)

13/11/2017

Tu n’es plus dans le coup! Amélie Plume

Nous poursuivons la découverte de la prime vieillesse avec la romancière Amélie Plume.

Lily, journaliste à la retraite, assiste à l’enterrement de son second mari Réjean. C‘est l’occasion pour elle d’imaginer ses propres funérailles, les réactions de ses proches.

Pour entretenir sa mémoire, elle apprend les noms des fleurs. A l’aune de sa vieillesse, elle analyse les petites choses de son quotidien.

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                    "Que vit une fleur qui se fane, voilà la vraie question". ( p.15)                              

 L’auteur

Née en 1943, Amélie Plume est une écrivaine de Suisse romande. Après des études de lettres et d'ethnologie à l’université de Neufchâtel, elle habite New York, voyage en Afrique et en Israël. Ensuite, elle s’établit à Genève et dans le Sud de la France. Depuis 1981, elle a publié treize ouvrages souvent de nature burlesque: Marie-Mélina s’en va (1988), Toute une vie pour se déniaiser (2003), Les Fiancés du glacier Express (2010) et en  2014, Tu n'es plus dans le coup.

 

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Commentaire

Le titre pourrait faire penser à un récit triste, à une litanie de regrets d’une personne aigrie ou  dépassée. Nous sommes loin de cela. 

Amélie Plume met l’accent sur plusieurs points essentiels positifs dans l’évolution du cheminement des seniors:

  • La propension à devenir de plus en plus soi-même en se recentrant sur l’essentiel,
  • La tendance à se rapprocher de la nature et à l’observer,
  • La joie d’échapper à la pesanteur ou à l’emprise familiale et aux lourdes responsabilités,
  • Le plaisir de prendre son temps

 

L’observation de la vie actuelle de la retraitée est souvent drôle et perspicace: beaucoup de lecteurs peuvent s’y retrouver.

Le style léger, les chapitres courts rendent le livre très vivant.

 

 

 

 

 

 Une phrase

« Mais pour tranquilliser leurs enfants est-ce que les parents doivent accepter d'être mis en conserve, hors de tout danger, stérilisés dans des bocaux sur une étagère? » Page 23

 Tu n'es plus dans le coup! Amélie Plume, Éditions Zoé, 2014

08:50 Publié dans Utile | Lien permanent | Commentaires (0)

30/10/2017

« Vieillir - Un temps qui s'apprivoise ». Colette Maskens.

Pour mieux saisir la nature et les aléas de la prime vieillesse, je vous conseille la découverte de cet ouvrage « Vieillir - Un temps qui s'apprivoise. »  

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Exposition MONSens (art brut). BAM. Mons 2015

Colette Maskens découvre tardivement que vieillir n’est pas si facile. On ne l'a pas prévenue, se dit-elle sans cesse. A mesure que son corps la lâche, la thérapeute découvre sa fragilité et réalise qu’elle n’a pas de mode d’emploi à disposition pour les années devant elle. Elle cherche donc à s’adapter à chaque étape de cette évolution. Même si l’âge vulnérable a ses épreuves, il comporte aussi ses bonheurs.

A travers son chemin personnel où elle décrit ses forces et ses faiblesses, elle note l’impérieuse nécessité d’anticiper la dernière étape de la vie même si la préparation ne sera sans doute pas totalement adéquate.

L’auteur

Thérapeute belge en analyse bioénergétique, Colette Maskens a une longue pratique du yoga et de la méditation. A 77 ans, elle s’attelle à la rédaction de cet ouvrage qui est paru en 2014.

Commentaire

La première partie de sa réflexion porte sur les causes de sa propre méconnaissance des soucis de la vieillesse. Malgré ses déjà soixante ans, ses ennuis de santé et le fait d’avoir côtoyé des personnes âgées, elle n’avait pas intégré la difficulté de vieillir. Pourquoi ? La réponse est sans doute que personne ne veut s’impliquer ni savoir de quoi il retourne avant d’y être confronté. C’est toujours la même cécité ou surdité qui prévalent actuellement. Un collègue psychologue, spécialisé en gérontologie, m’indiquait qu'afficher sa spécialité sur la plaque de son cabinet ferait fuir tous les patients.

"Personne n’est concerné et n’a des soucis en vieillissant, n’est-ce pas?"

"Moi, je ne me sens pas vieux…".

Passé ce constat, Colette Maskens partage son expérience avec beaucoup de sincérité quand elle décrit la perte de maîtrise, de statut ou le repli face à la vie en société (point d’ailleurs démontré dans l’enquête Solidaris sur les « 80 ans et plus »).

soir.jpgColette Maskens donne des pistes de réflexion empreintes de beaucoup de sagesse et de modernité. Notamment quand elle évoque la nécessité d’abandonner les schémas anciens et d’aller vers les plus jeunes, sans attendre qu’ils fassent le premier pas vers les seniors.

Ma seule réserve porte sur sa vision partielle d’une prise en charge (page 72), mais l’auteur mentionne bien qu’elle ne connaît pas la troisième étape, celle de la dépendance (page 40), ce qui explique sans doute cela. *

Colette Maskens nous montre que  le senior possède encore assez de potentiel pour s’adapter et que cette vie a aussi ses parts de bonheur pour celui ou celle qui aura le courage de l’aborder lucidement.

 

 Une phrase

« Dans un puzzle, chaque pièce a la même importance, quelle que soit sa forme, sa place, sa couleur. Il en va de même pour l’humanité. Chaque personne, comme les pièces d’un puzzle a toute son importance et sa présence est absolument nécessaire pour que le puzzle soit complet, parfait ». Page 109

  «Vieillir - Un temps qui s'apprivoise». Colette Maskens. Edition De Boeck, 2014, 120 pages

 

*Pour s’informer sur ce point précis, lire « Les aidants proches des personnes âgées qui vivent à domicile en Belgique : un rôle essentiel et complexe ». Étude de données. Fondation Roi Baudouin

09:25 Publié dans Utile | Lien permanent | Commentaires (0)