02/09/2017

Sous le plafond de verre, des éternels oubliés...(8)

Mais il y a des «oubliés» dans cette enquête du Thermomètre Solidaris sur les adultes très âgés.

Où sont  les «indispensables mais invisibles», les aidants proches ? Comme les nomment très justement l’Asbl Aidants proches 

Comme des artistes funambules, les aidants travaillent, mutiques, toujours sans filet, sur le fil de leurs seules forces.

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Affiche de Savignac (affichiste français 1907-2002). Trouville. 2015

Il y a, au minimum, 900 000 aidants proches en Belgique, majoritairement des femmes, qui consacrent  du temps et de l’énergie à un proche malade, dépendant, ou senior.(1)

Des perles !

Cette aide bénévole qui représente parfois plus de 20h par semaine et qui s'étale de plus en plus sur des années ne compte en rien pour le statut financier ou social de la personne dévouée et lui cause souvent même préjudice.(2) La situation du senior évolue naturellement de manière telle que la prise en charge se déséquilibre de plus en plus et ne respecte plus la vie de l'aidant qui offre de bon cœur son temps.

Le temps est une valeur naturelle non renouvelable, sa valeur est inestimable. Le philosophe latin du Ier S avant J.C, Sénèque, regrettait déjà que le temps ne soit jamais vraiment considéré : "On ne trouve personne qui veuille partager son argent, mais chacun distribue sa vie à tout venant et personne ne te restituera tes années, personne ne te rendra à toi-même".

Le support bénévole apporté par les aidants proches est précieux et rentable. Ce travail que la société et même les seniors  ne veulent pas voir est sans aucun frais pour la sécurité sociale.

La voix de celles et ceux qui sont acteurs de cette thématique altruiste est fondamentale.

Mais, individuellement, pris en étau sous ce plafond de verre qui arrange bien les seniors+, et  la société qui ferme les yeux, les aidants ne sont ni écoutés ni compris.

Une enquête commune (3) qui couplerait enfin les opinions des mêmes dyades aidants/ aidés seniors serait transparente et très utile à la compréhension des uns et des autres et à l’évolution des mentalités.

Vu les tabous à lever,  cette enquête serait utile. Penser en outre qu'elle serait favorable à la recherche de nouvelles solutions paraît un leurre car les conditions économiques actuelles sont trop défavorables. Solidaris mentionne honnêtement dans son étude que des demandes d’aides aux familles sont refusées actuellement par leurs services, faute de moyens.(4) Les autres mutuelles sont dans la même situation.

Le témoignage d'aidants, à distance de leurs expériences personnelles passées avec des seniors serait aussi bienvenu. Ils ont plus de liberté et de recul pour analyser un sujet qu'ils connaissent et leurs avis sont parfois tranchés.

Quoi qu'il en soit, les aidants proches actuels restent indécelables et inobservables sous le plafond de verre, englués dans un cercle vicieux, sans aucune porte de secours ouverte par les pouvoirs publics !

 

1. A 78%, les aidants non-cohabitants sont les enfants des personnes aidées et 71% sont des femmes

2. "Les personnes qui prennent en charge un proche en perte d’autonomie se mettent souvent en danger physiquement et psychologiquement. Les aidants proches se coupent peu à peu de toute vie sociale. Ils mettent parfois leur vie familiale et professionnelle en péril." (http://bienvivrechezsoi.be/)

3. Le taux de participation des octogénaires serait moindre si les familles étaient interrogées. Une enquête auprès de pensionnaires de homes m’a montré que si le sujet analysé porte à la fois sur l’opinion des résidents seniors  et dans un second temps sur le ressenti de leurs proches recueilli dans des lieux même distincts, il y a la plus grande réticence et même le refus de certains seniors à collaborer à une enquête tant ils pressentent que la différence de perception pourrait amener des conflits.

Un exemple? Banal. Le temps est relatif, en ce sens chaque observateur le mesure ou l’apprécie différemment. Emile est soutenu par son fils Simon qui vient le voir chaque semaine depuis huit ans. Emile déclare: Simon ne s’assied qu’une heure à peine chez moi. Simon travaille, a une famille, fait 45 minutes de route pour arriver chez son papa. Là, il fait les courses de son père, gère la partie administrative et ses paiements et puis s’assied effectivement une heure avec son père. L’après-midi est ainsi passée. Chacun de nous a une perception bien différente de la réalité, et donc du temps, selon qu'il le donne ou le reçoit !

4." Renforçant les effectifs de l’aide aux familles : augmentation du nombre d’heures subventionnées des aides familiales, gardes à domicile et des aides ménagères sociales. En effet, actuellement, nos services sont contraints de refuser, faute de moyens, de plus en plus de nouvelles demandes. Le contingent d’heures subventionnées n’a d’ailleurs pas été majoré depuis 5 ans. "  

08/06/2015

Et la Belgique peut-elle se rêver en bleu? (3)

La Belgique peut-elle se rêver en bleu, en  Blue Zone ?

 bleu rouge.jpg

On nous dit que nous vivrons vieux en Belgique. Sans doute.

Mais dans quelles conditions ?

L’âge de la retraite est porté à 67 ans en 2030. Le problème est que notre espérance de vie en bonne santé et sans incapacité est de 65 ans.

La perspective de vivre jusqu'à 100 ans soulève donc un optimisme à tempérer, comme le montrait une analyse pointue de Sylvie Simon (1). Nos propres centenaires actuels ont bénéficié dans leur jeunesse de facteurs largement favorables à la longévité: peu de pollution, nourriture plus saine, activités physiques plus intenses dans les déplacements (marche,vélo…). 

 

voeux,2015,nice

 

Les 6 facteurs favorables à une longévité agréable relevés dans les Blue Zones apparaissent dans notre pays viciés et dans le rouge. Notre alimentation ? Nous ne savons plus bien ce que nous mangeons. Non seulement beaucoup de produits  sont transformés avec de multiples additifs mais ils contiennent beaucoup trop de sucres. Même les aliments non transformés  comme les fruits et légumes posent problème car leur concentration en nutriments a chuté drastiquement depuis 1950 (2).

 

 

 

L’analyse des conditions de vie révèle un tableau bien différent pour la population née après la seconde guerre mondiale.

Blue Zone

Belgique 2015

Sobriété

Obésité, addictions…

Sérénité 

Stress, incertitudes…

Exercice physique régulier 

Sédentarité.

Zone aérée et ensoleillée

Climat gris, pluvieux. Pollution.

Alimentation à base de légumes et des fruits  

Alimentation transformée, industrielle, avec beaucoup de viande

Vie sociale active, communautaire, proche de la famille et des amis.

Vie isolée, ou de type « cocon », famille de type nucléaire ou monoparentale.

 

En Belgique, la population vieillit effectivement .

Mais notre pays ne sera pas une Blue Zone. Ni un port de longévité tranquille avec un ciel d’azur où le vieillissement s’effectuera en bonne santé et où nous vivrons tous entourés de nos amis très âgés.

A partir de 65 ans, de nombreux patients de notre pays cumulent déjà une série de pathologies différentes, chroniques et complexes. A présent, «90% des personnes âgées sont sous médicaments» (3) alors que les centenaires des Blue Zones ont peu recours à la médecin chimique.

La population belge née après la seconde guerre mondiale n’aura pas les mêmes jokers que la génération précédente qui eut un mode de vie proche des piliers de longévité des Blue Zones.

Les futurs seniors ne pourront tous éviter les maladies ou dégradations du corps, de l'esprit, du souffle et la solitude. A la conjonction des facteurs défavorables relevés dans le tableau de comparaison ci-dessus, il faut  ajouter l’impact négatif d’une mobilité «nécessaire», de la diminution du montant des retraites ou des allocations publiques, de la commercialisation croissante des soins de santé. Une dépendance même minime nous rend dépendants de l’industrie médico-pharmaceutique.

Dès lors, comprendre que les années de vie gagnées en autonomie ou en relative santé sont capitales pour naviguer sereins, devient non seulement un enjeu de santé publique mais notre défi personnel.(4)

 1. Vivons- nous plus vieux. Sylvie Simon  Nexus 74/  mai-juin 2011.

2. Journal le Soir du 28 janvier 2015 , page 19

3. Vivons- nous plus vieux. Sylvie Simon  Nexus 74 / mai-juin 2011.

4 «Il convient de rappeler que la prévention commence à la naissance et se poursuit jusqu’à la fin de vie,intégrant la prévention primaire, secondaire et tertiaire. Elle s’inscrit dans une logique qui comprend la prévention de la perte d’autonomie, mais aussi dans tout le parcours de vie des personnes dont chaque étape offre des opportunités pour en saisir les moments clés: maladie, isolement, prise de conscience,ruptures». Rapport "Anticiper pour une autonomie préservée : un enjeu de société" du Dr Jean-Pierre Aquino. 2013.

29/05/2015

Blue Zones: ancrage et osmose.(2)

Les «Blue Zones» ou zones bleues désignent donc plusieurs régions du monde où, sur un petit territoire déterminé et sur base de données mesurables comme les effectue Michel Poulain, vit un certain nombre de supercentenaires.

Dans ces zones, la longévité est  bien vécue par les résidents qui ne sont pas malades ou dans un état lourd d’incapacité. Ces centenaires agiles font de l'exercice régulièrement ou s'occupent de leurs jardins.

Au sud de la Chine, le canton de Chengmai compte dans ses villages parsemés d'orangeraies plus de 200 centenaires, ce qui donne un ratio centenaires/ population, très élevé. Les habitants de Chengmai résident aussi  dans un milieu sain avec une alimentation à base de fruits et légumes. Dans un climat tropical agréable, ils cultivent leurs champs.

Les habitants dont Xu Yuhe, 104 ans attribuent volontiers leur tonicité à la liqueur locale à base de céréales. Rappelons qu’en Sardaigne, c’est le Cannonau qui réchauffait les habitants et qu’à Okinawa, un petit verre de Saké entre amis est le bienvenu. Jeannette Calment, morte à 122 ans, vantait son petit verre de Porto.

 

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Venise, au bord de la lagune.

Une consommation très modérée d'alcool* peut s’avérer favorable mais uniquement  chez les femmes âgées de plus de 65 ans.

La vie sociale de ces seniors chinois est régulière et dense:«chaque matin les anciens se réunissent sur les bancs de la maison de thé, les hommes jouant aux cartes et les femmes bavardant ou écoutant de vieux enregistrements d'opéra.»

Chez les Hunzas qui habitent le Cachemire, la maladie n’existe pas et les vieillards alertes  conservent chevelure et denture.

On trouve de nombreux vieillards en parfaite santé chez les indiens de la vallée de Vilcabamba en Equateur. Cette vallée des centenaires bénéficie toute l’année d’un climat agréable avec des températures comprises entre 18 et 24°. Tous ces peuples comme les Abkhazes habitant une région du Caucase entre la Russie et la Géorgie ou  les Mormons ont une alimentation équilibrée.

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Il me semble aussi au vu des récits recueillis dans les Blue Zones ou chez nous que la plupart des seniors très âgés ou centenaires ont bénéficié de 2 autres atouts.

+ un ancrage territorial.

La permanence d’un ancrage territorial  n’a pas contraint  ces supercentenaires à rejoindre le flux de la mobilité. Beaucoup habitent et ont travaillé dans leur région ou la vallée de leur naissance. Rappelons-nous d’ailleurs en France le témoignage de Geneviève Casadesus, centenaire, qui a «bénéficié d’une grande stabilité affective mais aussi géographique car aujourd'hui encore, elle habite l'appartement où elle est née »

Les Okinawaïens émigrés au Brésil ont abandonné leurs habitudes de vie et n’échapperont pas aux maladies ; leur espérance de vie est aussi diminuée de dix-sept ans.

+ une trame de vie en osmose avec le milieu.

L’organisation et les rythmes de vie des grands seniors sont souvent déterminés par

·       la synergie avec la nature.

·       la conservation des traditions.

·       une pratique spirituelle quelle qu'elle soit.

L’ancrage territorial et une trame de vie en osmose avec le milieu évitent à l’individu  de nombreux tracas (transport, trajets, déménagements…), permettent un équilibre persistant avec la présence d’appuis connus (membres de la  famille, voisins, amis…) et des points  temporels de repère (fêtes, rites, habitudes…). L’aspect humain et relationnel d'une vie est préservé et l’harmonie psychique qui en résulte est sans doute très favorable à la longévité. 

* On peut attribuer l’aspect cardioprotecteur du vin à sa contenance en resvératrol, un polyphénol que l’on trouve principalement dans le vin rouge issu de l’agriculture biologique. Par contre, chaque verre d’alcool, dès le premier verre, représente une hausse importante du risque de divers cancers (bouche, pharynx, œsophage, sein et colorectal). Journal (Le Soir  11 février 2015 page 26).

18/05/2015

Blue Zones: à l'origine.(1)

Lors d’une conférence internationale à Montpellier, Michel Poulain, démographe belge, entend parler d’une longévité exceptionnelle dans les montagnes de Sardaigne là où les hommes vivent soi-disant aussi longtemps que les femmes. En janvier 2000, il est chargé de valider l'âge des centenaires sardes et s'envole vers la Sardaigne.

Un travail démographique de validation des âges est alors effectué sur place par Michel Poulain avec la collaboration d'un médecin sarde, Gianni Pes. Les deux hommes s’intéressent à un groupe de villages sardes où vivent des habitants très âgés. Sur la carte de la Sardaigne, des zones intéressantes sont hachurées avec un marqueur bleu et ceci est à l'origine du terme "Blue Zone" donné aux régions à longévité exceptionnelle.

Une "Longevity Blue Zone" est une région géographique relativement peu étendue où la population locale partage le même environnement et style de vie et montre une longévité exceptionnelle par comparaison avec les régions avoisinantes dans le même pays.

Bic bleu.jpg

En 2004, Michel Poulain publie un article (1) dans le magazine Experimental Gerontology  identifiant la première Longevity Blue Zone dans les montagnes de Sardaigne, 14 villages regroupant 40.000 habitants et où les hommes vivent presqu'aussi vieux que les femmes et le nombre de centenaires dépasse largement ce que nous observons dans nos pays.

Le village Sardaigne b.jpgde Villagrande Strisaili, au coeur de la Blue Zone Sarde est identifié comme le village où les hommes vivent le plus vieux...et devient un laboratoire de longévité. Aujourd'hui, pour une population qui dépasse à peine 3.000 habitants, on y dénombre 6 centenaires, 3 hommes et 3 femmes alors que le cimetière en compte plus de 30 décédés également répartis selon le sexe.

 

Dans ce village montagnard, les anciens bergers marchaient beaucoup, continuent de cultiver leur potager, leurs champs d'oliviers, obtenant leur nourriture saine directement sur place. Ils consomment régulièrement du lait, du fromage de chèvre, des amandes. Le vin rouge, le « Cannonau» est riche en antioxydants et polyphénols. 

 

 

"L’environnement local et familial est également décisif: on voit ainsi que, parmi les gens qui atteignent un certain âge, beaucoup vivent avec une de leur fille célibataire pour s’occuper d’eux "note Michel Poulain.

"Vivre dans une société maternante" où souvent les femmes prennent naturellement en charge les aînés et leur fournissent un appui constant dans leur milieu habituel est bénéfique à un vieillissement serein.

Suite à cet article de Michel Poulain  publié dans le magazine Experimental Gerontology, Dan Buettner, explorateur américain, se rend à son tour en Sardaigne avec David McLain, photographe du National Geographic. Avec l'appui du National Geographic et de différents autres organismes, des scientifiques et des démographes recherchent alors les endroits du monde où les habitants  vivent plus longtemps.

Outre la Sardaigne, Michel Poulain identifie d’autres bluezones : Okinawa (Japon)(2), Nicoya (Costa Rica), Icaria (Grèce). Dan Buettener y organise des expéditions de longévité avec le soutien scientifique de Michel Poulain et Gianni Pes et propose  des explications à la longue vie de ces populations.

Les centenaires privilégiés (car en bonne santé) déjouent les pathologies habituelles du vieillissement et ont peu recours aux médicaments.

Les secrets de leur longévité s’avèrent multiples. Les laboratoires estiment que la génétique peut expliquer en partie leur résistance exceptionnelle. 70% du vieillissement s'explique par l'environnement, seulement 30% par les gènes. C'est dire le rôle de la nutrition et de l'hygiène de vie dans le bien vieillir.  

Les démographes, géographes, chercheurs, s’accordent sur le fait que plusieurs facteurs notamment environnementaux  jouent un rôle primordial. Ils peuvent être synthétisés ainsi :

Facteurs favorables.jpg

 Medèn ágan : rien de trop.

La longévité serait surtout le résultat d’un mode de vie et d’une manière de s'alimenter.

La sobriété est une adoption naturelle du sens de la mesure. La maxime inscrite au fronton du temple de Delphes Medèn ágan : rien de trop  (μηδν γαν / mêdén ágan ) régule toute l’existence des vétérans. Dans les villages de centenaires, on ne trouve aucun superflu: ni trop de nourriture, ni trop de biens matériels, ni trop d’informations. On ne connaît pas la vitesse ni le stress. La vie est simple, sereine et la sieste reste un bienfait. 

L’appartenance à une communauté, des liens de proximité, une vie sociale régulière permettent un soutien mutuel discret et efficace.

D’autres zones bleues (montagnes de Géorgie, certains villages andins en Equateur,….etc) s’ajouteront à la liste des Blue Zones au fil des explorations, des études et surtout des vérifications laborieuses dans certaines zones isolées où la tenue des registres d’état civil n’est pas une priorité.

 

Merci à Mr. M. Poulain de m'avoir apporté toutes les précisions pertinentes.

 1. Poulain M.; Pes G.M.; Grasland C.; Carru C.; Ferucci L.; Baggio G.; Franceschi C.; Deiana L. (2004). "Identification of a Geographic Area Characterized by Extreme Longevity in the Sardinia Island: the AKEA study". Experimental Gerontology 39 (9): 1423–1429. doi:10.1016/j.exger.2004.06.016

2.«La région d’Okinawa a été détruite à 80 % pendant la Seconde Guerre mondiale et les registres actuels ont presque tous été recopiés. Il y a un risque important d’erreur et de surestimation des centenaires»