14/08/2015

Exposition MONSens. Mesurez-vous! (3)

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"Schizomètres" de Marco Decorpeliada

 

Les ponts entre les artistes de l’art brut et les scientifiques restent ténus.  Chacun reste dans son monde ou son laboratoire.

Quoique.

Des artistes de l'art brut peuvent titiller certains scientifiques avec une œuvre énigmatique. Des étudiants ingénieurs de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), adeptes de la méthodologie scientifique structurée, peuvent aussi, en étudiant l’art Brut, chercher des connexions entre cet art autodidacte et leurs études techniques.

"Schizomètres" de Marco Decorpeliada est une série d’œuvres singulières visibles actuellement  à Mons.

Les nombres, mesures, unités de toutes sciences symbolisent l’univers rationnel.

Or, après sa visite de l'exposition, le visiteur interpellé ne pourra que s’interroger sur certaines balises de la science.

Fils d’un géomètre italien, Marco Decorpeliada (1947- 2006) est, après le décès de ses parents, entraîné dans un parcours psychiatrique qu’il cherchera toujours à définir. Le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux ou DSM, abréviation anglaise, est alors l’outil de référence établi par la Société américaine de psychiatrie et définit des catégories de critères diagnostiques pour les pathologies mentales. Ce système international de classification des troubles mentaux DSM4 fut souvent appliqué à Marco Decorpeliada pour lui établir des diagnostics très variables. Son identité s’est trouvée réduite à ces termes divers qu'on lui assénait. Il a donc cherché à déjouer ce système de numérotation, en poussant la logique jusqu’à ses extrémités. 

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A un moment donné, Marco Decorpeliada  établit une correspondance  entre les codes attribués aux troubles mentaux dans le DSM et les codes des produits surgelés du catalogue Picard. De là va naître le schizomètre. Marco Decorpeliada va continuer à y connecter d’autres classifications, celle de Dewey pour l’ensemble des savoirs scientifiques, la liste des œuvres BWV de Bach, celle des citations latines, celle des mille et une nuits, etc...

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Il poursuit ce travail avec une suprême rigueur dans sa logique, détectant des lacunes ou des éléments manquants dans les listes. Les remarques de son médecin à ce propos le fâchent comme le montre cet email de 2004; Marco recherche une correspondance parfaite entre toutes les numérotations.

 

«L'art est malgré tout ordonné par une sorte d'obsession, le travail en série pour obtenir la perfection, ou plus justement la recherche constante de la perfection pour l'artiste. Il existe donc, de la même manière qu'en science, une sorte d'ordre dans la recherche» note avec à propos une étudiante de l'EPFL, Marine Wyssbrod, dans sa note De l’Art à la Science- Réciproque .

Sans que ces schizomètres de Marco Decorpeliada présentés à Mons n’aient pu jouer un rôle perturbateur chez les psychiatres, on constate que les lacunes ou classifications scientifiques arbitraires du DSM font l'objet de nombreuses critiques.

Les artistes de l’art brut nous «déconditionnent»,  nous aident à franchir d’artificielles ou d'absurdes limites, changent nos perceptions.

Remettre en question des cadres qui nous sont imposés pour les définir à nouveau, oser s’ouvrir à l’irrationnel, à ce qui ne nous semble pas actuellement cohérent, peut être source de nouvelles démarches créatives.

 « Dans le ciel, passe une volée de canards, le cou raide tendu vers l'avant.
Je compte. Il y en a cinq. Le chiffre cinq se met à exister devant moi.
Les nombres ont-ils un mode d'existence en dehors de la tête de celui qui les pense ? »

Hubert Reeves, astrophysicien, dans son journal  "L’espace prend la forme de mon regard"

11/08/2015

L’art brut à Mons 2015.Exposition MONSens (2)

Merveilleuse croisière MONSens dans le beau paquebot blanc du Bam à Mons qui se poursuit jusqu’au 6 septembre.

Si vous ne connaissez pas l’art brut, c’est une occasion exceptionnelle d’embarquer vers  ce monde artistique. Montez  directement tout en haut, sur le pont supérieur du BAM qui vous offre un splendide panorama sur l’art brut, d’hier à nos jours. Toutes les interrogations sur le « sens » donné aux œuvres par les médecins, créateurs et spectateurs sont évoquées. Les créations sont admirablement présentées et coordonnées.

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Willem Van Genk. Bus. Exposition Monsens. BAM 2015

A travers un panel d’œuvres majeures qui repousse loin les barrières pathologiques, une création multiforme révèle toute sa splendeur. Les grandes figures de l’art brut  illuminent l’espace.  D’Aloïse Corbaz, d’Augustin Lesage  en passant par l’horloge d’Adolf Wölfli 1923, on arrive aux bus en 3D de Willem Van Genk, aux fusils d’André Robillard ou au paradis à l’encre de chine de Johan Garber (Paradise 2001) ou à la tour de brol de Frédéric Etienne (2013) pour ne citer que quelques capitaines. 

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Frédéric Etienne: la tour de brol (2013). Exposition Monsens. BAM 2015

Mais derrière ces artistes connus, il y a tout un équipage à l’œuvre. La seconde escale  Interaction est le fruit d’ateliers de collaboration avec des artistes contemporains (Cléa Coudsi et Eric Herbin, Lise Duclaux, Yves Lecomte, Mireille Liénard, Emilio Lopez-Menchero, Caroline Rottier, Tinka Pittoors) et de personnes déficientes  mentales de la région. De nouvelles créations très diverses en résultent.

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Emilio Lopez-Menchero et son équipe avec sa parade en ville de «Cabezudos» (grosses têtes) crée un autre regard à la fois chez les acteurs et les spectateurs. Car si le masque cache son auteur, il en dévoile par cette représentation aussi une autre facette.

 Exposition Monsens. BAM 2015

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Dans son processus créatif, l’artiste Tinka Pittoors  juxtapose des objets industriels et naturels et les matériaux  semblent chercher des connexions avec la réalité de la même façon  qu’elle s’interroge sur les contradictions de la nature humaine. L’œuvre "Tumbleweed"   du nom des  herbes sauvages qui volent au gré du vent dans le paysage est composée à la fois par elle et les résidents.  

 Exposition Monsens. BAM 2015

En utilisant  leur symbolique personnelle, des amoncellements, des machines extraordinaires, des suspensions, des répétitions obsessionnelles, les artistes de l’art brut créent dans le silence.

L’intérêt que porte notre siècle à l’art  brut ne cesse de croître. Peut-être dans notre monde en turbulence, ces œuvres sont-elles en cohérence avec nous et nous touchent. Car au fond, elles ne parlent  que d’un sujet fondamental: l’homme et de son besoin de se créer une identité face aux autres. Créer simplement pour exister, c’est le fil invisible qui réunit tous ces hommes et femmes en dehors des traditions artistiques. 

Ne manquez pas le voyage !

 

Exposition MONSens

 

Du 20 juin au 6 septembre 2015

10/08/2015

Créer pour exister. Exposition MONSens (1)

 

Marginalisé par la maladie, le handicap ou déchiré, brisé, l’homme essaie toujours de rétablir autour de lui à l’aide de couleurs ou de quelques pierres, une harmonie où il pourra se situer.

 

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Exposition Monsens. BAM 2015

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  Exposition MONSens

Du 20 juin au 6 septembre 2015

BAM- musée des Beaux- Arts à Mons

rue Neuve 8, 7000 Mons

Du mardi au dimanche de 10h à 18h

11:22 Publié dans Bleu | Tags : art brut, mons, 2015, monsens | Lien permanent | Commentaires (0)

17/09/2014

L'art brut. (2)

Il n’y a pas de bastingage dans le paquebot de l’art brut mais on peut reconnaître ses matelots.

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Musée Art & Marges, quartier des Marolles, Bruxelles

  • Ils viennent de tous les horizons géographiques, sont issus de milieux sociaux divers et sont de tous âges. Certains ne déploient leur voile que tardivement ou même à la vieillesse installée et poursuivent leur œuvre sans s’arrêter. L’art a surgi dans leur vie comme un récif qui les a obligés à transformer leur parcours:

C’est une pierre qui fait chuter le facteur Cheval et l’amène à  commencer la construction de  son rêve à 43 ans. 

Paul Duhem, belge, abandonne l'horticulture pour le dessin à 70 ans.

Paul Amar qui réalise des tableaux en coquillage, dont certaines œuvres sont  exposées à Lausanne et à la Fabuloserie, découvre à  cinquante-cinq ans par hasard dans une boutique de souvenirs des objets en coquillages.

Abrignani Giovanni est maçon mais suite  à une affection respiratoire, il est devient pensionnaire d’un établissement pour personnes âgées et commence à dessiner des compositions avec les moyens de transport comme signe récurrent.

Theo Wiesen, belge, avec ses "totems", est au départ menuisier et devient propriétaire d'une scierie. Lorsqu'il prend sa retraite, son travail du bois débouche sur la création d’un monde féérique.

  • Les œuvres ont une ampleur incroyable soit par leur densité, leur minutie, leur nombre. A sa mort, Augustin Lesage laisse à peu près 800 œuvres et Carlo près de 3000 œuvres. Fernando Oreste Nannetti est l’auteur d’une œuvre scripturale gravée sur les murs de l’hôpital psychiatrique de Volterra, en Italie, création monumentale qui mesure soixante-dix mètres de long. Ce ne sont pas des promenades artistiques. Il faut beaucoup de concentration, de volonté pour mener à bon port de telles toiles qui répondent à une nécessité intérieure. Chiyuki Sakagami ne peut peindre que 3 ou 4 œuvres par an tant ce travail l’épuise.
  • « Les grandes œuvres ne s’élaborent que dans le recueillement et le silence » disait Augustin Lesage. Les artistes communiquent peu au sujet de leur travail et  se montrent peu, se tiennent à l’écart des circuits artistiques traditionnels. Ils aiment leur solitude.

Beaucoup d’artistes d’art brut sont mediums ou touchés par le spiritisme. Ils ne prennent pas toujours directement  la paternité de leurs productions mais pensent être des intermédiaires d’où leur discrétion. Ainsi Nannetti  se disait en relation avec des ondes électriques et magnétiques et rapporte les nouvelles qu’il reçoit par télépathie. Chiyuki Sakagami vit au Japon et puise son inspiration dans les formes végétales et animales comme dans les profondeurs des océans. « La vie m’a été donnée dans la mer Précambrienne, il y a environ 5,9 milliards d’années... Les vieux poissons m’ont appris à survivre dans l’eau et je suis donc partie vivre avec eux dans l’océan profond... Les humains ont une arme que l’on appelle le langage. Je n’ose l’utiliser. J’ai appris une très bonne méthode pour saluer : serrez l’autre dans les bras et donnez-lui des baisers. Je vous envoie donc mes baisers ! » C’est la seule biographie qu’elle autorise à publier.

Pour certains, l’illettrisme, une éducation souvent perturbée ne leur a pas  donné les codes sociaux.  Par exemple, Ferdinand Cheval écrivait phonétiquement sa langue maternelle. Ce qui  n’empêche pas la production d’une œuvre très élaborée et complexe. Leur savoir-faire est magistral. Le langage graphique de Carlo, fait d’une accumulation de motifs, est cependant modulé par les changements de perspectives et d’échelles.

 

  • La perte prématurée des parents ou de repères pendant l’enfance est fréquente. Maltraités ou mal traités, ces artistes n’ont pas reçus les appuis habituels et sont devenus hostiles aux structures collectives et à la société. Ils en rejettent donc les habitudes, les procédures marchandes et publicitaires. Ils refusent souvent de  monnayer leurs tableaux et la transmission  peut se faire entre eux par voie d’échange.

 

 « L’art ne vient pas coucher dans les lits qu’on a faits pour lui. Ce qu’il aime, c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle».

Jean Dubuffet, 1960

 

Jusqu'au 12 octobre 2014, le Musée Art) & (Marges, au cœur du quartier des Marolles à Bruxelles, vous interroge et revient sur la genèse de l'art brut.

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Et si, à l’origine, l’art était bleu ?

L'art comme le bleu ne se laisse pas prendre dans un filet.

Je ne répondrai pas pour vous.

Bleu: une des couleurs, du ciel, des océans, de la vie, un souffle.

Le poète chilien Luis Mizon écrit (Poème "Fenêtres"):

"le bleu rêve de lui même
au plus profond de la pierre
et dans le cristal des algues
il apprend à respirer"

Ce serait sans doute aussi la réponse de Chiyuki Sakagami, vieille dame âgée de milliards d’années, pour qui le bleu silurien est la couleur préférée.