19/02/2016

Chère mère détestée. Madeleine Melquiond.

A 80 ans, Paulette était pétulante, distinguée. Quand les premiers signes de la maladie d’Alzheimer se dessinent, ils ne sont pas identifiés tout de suite par sa fille Madeleine. L’aura, le caractère de diva de sa mère bluffent un certain temps l’entourage.

Bien vite, Paulette reçoit de moins en moins d’invitations. Il ne reste donc que Madeleine pour s’occuper de sa mère alors que celle-ci a toujours été vacharde et blessante avec elle. Par une sorte de pacte immémorial, Madeleine Melquiond  raconte pourquoi elle prend soin de Paulette, sa mère malade d'Alzheimer. Elle devient petit à petit une fille coopérative. Tout en sachant qu’aucune réparation, ni justification ne pourront plus venir de sa mère nonagénaire, Madeleine est là, chaque semaine, près d’elle dans sa maison de repos. 

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L’auteur

Née en 1945, Madeleine Melquiond vit dans la Drôme. Après une carrière de journaliste, elle publie en 2007 «Longtemps j’ai vécu avec une bouteille», en 2013 «On n'est pas sérieux quand on a soixante ans» et en 2014 «Chère mère détestée».

Commentaire.

Ce témoignage, Madeleine Melquiond a longtemps hésité à l’écrire: «Je me suis dit: si j'attends sa mort, je ne ferai plus le même livre». C’est exact.

Parler de la famille, de ce qui se joue au niveau des soins à certains grands aînés est une tâche ardue et délicate tant les ressentis peuvent être différents. Ce livre âpre brise un tabou et livre une vérité sur le soin à ces aînés caractériels atteints de troubles neurologiques majeurs.Le témoignage n’est ni une jérémiade ni un dénigrement ni un lavage de linge sale comme pourrait laisser l'imaginer la photo de couverture.

Le récit de la démarche d’aide positive effectuée montre l’évolution de l’état d’esprit des deux parties. Il réconfortera beaucoup d’adultes excédés, impliqués dans cette situation très difficile émotionnellement de  devoir prendre soin de celui ou celle qui ne fut pas un parent aimant ou à la hauteur. Que d'autres personnes aient connu les mêmes dilemmes n’allègera pas leur fardeau mais pourrait les aider.

Ce témoignage est un parfait écho du roman de Corinne Hoex : Ma robe n’est pas froissée.

Chacun de nous a son idéal du bon parent mais nos parents ne nous offrent pas toujours ce cadre rêvé et tutélaire d’affection ou d’attention. Avec la maturité, nous finissons par appréhender nous-mêmes la difficulté et l’ampleur du défi du rôle parental. Cette compréhension peut amener l’indulgence et une forme d’apaisement dans les relations mutuelles. Prendre soin de ses parents âgés défaillants paraît une évidence.

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Quand l’histoire avec les parents a été toxique ou très destructrice, l’enfant ne s’est pas senti aimé. Cette carence est indélébile. Très peu d’enfants adultes se brouillent, ou coupent réellement les ponts avec leurs parents: ils maintiennent souvent une relation artificielle de normalité. Prendre soin de ses parents malades devient une épreuve à assumer.

En cas de problème de sénilité d’un parent toxique ou «difficile»*, il est très pénible pour l’enfant adulte de replonger dans un lien concret de dépendance inversée.

 

 

 

Beaucoup de facteurs alourdissent la prise en charge:

  • Les enfants sont dans la soixantaine, avec leurs soucis de travail, de retraite, de santé, leurs enfants et petits-enfants. Les cellules familiales «traditionnelles» ou les relations intergénérationnelles peuvent être fragiles ou quasi inexistantes.
  • Souvent l’adulte aidant n’a pas pu partager l’histoire de ce lien premier raté avec le parent non aimant et l’entourage actuel ne comprend pas l’attitude "tempérée" de l’aidant.
  • Le soin aux aînés est oppressant pour un enfant unique car la mauvaise humeur du senior ne se dilue pas sur plusieurs épaules qui peuvent se relayer.
  • En vieillissant, un parent devient socialement une icône qu’il serait indécent publiquement de faire choir de son piédestal. Certains seniors prennent vite conscience de ce statut extérieur très intéressant. Comme Paulette au restaurant, ils usent et abusent parfois de ce privilège.
  • Certaines maladies neurologiques liées au grand âge se tapissent encore mieux dans les traits d’une personne naturellement ronchonne, tyrannique, égoïste ou blessante. La maladie détectée, elle cristallise les défauts de la personne ou la désinhibe. Inutile d’ajouter que les  nouvelles piques, agressions du parent sont douloureuses à revivre pour l’aidant.
  • La durée de prise en charge peut maintenant s’étaler sur plus d’une dizaine d’années.

Il n’en reste pas moins qu’un autre type de lien, très différent de la relation ancienne tumultueuse, peut naître malgré tous ces écueils et malgré la maladie: le senior en difficulté et l’enfant aidant, avec le temps, peuvent parfois non s’apprivoiser mais bâtir une relation fonctionnelle satisfaisante.

La phrase

«Elle reste ma mère, je reste sa fille. Toute notre vie a été un rendez-vous manqué. Mais… je suis quand même au rendez-vous».

Chère mère détestée, Madeleine Melquiond, 203 pages. Editions: Max Milo  Collection: essais documents

*Comme pudiquement  dit par le personnel des homes ou hôpitaux. 

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