21/02/2018

Le chez soi, pôle très structurant du senior+.

Dans le livre «Les bottes suédoises», de  Henning Mankell, la maison de Fredrik, le vieil homme disparaît dans un incendie en une nuit.

Dans ma maison...Chez moi

 « J’y suis , j’y reste » : cette citation du général français Mac Mahon lors du siège de Sébastopol est bien celle reprise par plus de 80% des personnes âgées. Elles veulent rester à domicile même en cas de pépins et ne veulent pas d'une institutionnalisation forcée.

Aujourd’hui, on pourrait imaginer parce que nous sommes plus nomades que notre relation à la maison a changé. Mais non. Après un certain âge, un lien quasi fusionnel avec l’habitat s’est imprimé en nous. Il nous devient tout simplement impossible de déménager sans traumatisme. *

Le «chez soi» est alors lié au "soi" et donc à la structure même de la personne âgée. Ce lien  permet au senior de garder ses repères spatiaux et temporels, ses habitudes  comme relever les volets, le courrier, sortir le chien… Ces gestes inchangés et inlassablement répétés rythment le quotidien et permettent de garder le cap.

A un moment où  la considération relative à leur statut social s’amenuise, le lieu où le senior conserve sa vie pleine et inchangée est son domicile. Le domicile demeure le seul endroit où ces personnes peuvent encore contrôler quelque chose.

A notre époque de précarité, et plus encore si le senior est propriétaire de ses murs, il voit  sa maison comme son cocon, sa protection.

Le domicile est aussi le lieu de l’intimité où on peut y être soi "sans jugement". On devient très individualiste avec la vieillesse (... difficile de tricher avec les pairs en institution qui détectent sans pitié, vos lacunes).

Souvent aussi, les seniors + sont conscients d’être atteints de troubles neurologiques même s’ils le masquent habilement. Par exemple, la maladie d’Alzheimer empêche les nouvelles mémorisations. Le domicile permet de faire perdurer leur comportement social adéquat et acceptable car ils font des activités routinières et quotidiennes dans un même cadre.

La maison est aussi le lieu des souvenirs familiaux, le point d’ancrage des rares amis demeurés fidèles.

Demeurer chez soi reste donc «l’ultime liberté». Vivre encore !

 

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Certaines urnes funéraires  ont même la  forme d’une maison comme cette Urne Calabresi 

650-625 avant JC. Musée du Louvre ( Lens) 2013 

Déraciner une personne âgée se fait parfois au péril de sa vie. On connaît l’effondrement rapide de certains seniors transplantés dans une institution et qui perdent leurs repères habituels, sans avoir la faculté d’en acquérir de nouveaux. Quant à la notion des «risques » éventuels de rester seul à domicile, elle touche peu le sujet âgé concerné qui s'avance vers sa finitude.

La  décision de  faire changer un senior de domicile est parfois complexe notamment quand il y a danger pour les tiers ou quand la famille trinque trop pour maintenir sauves les apparences. Le professeur Michel Ylieff, docteur en psychologie reconnaît par exemple que «l’aide apportée au proche Alzheimer dépasse les limites de ce qui est considéré comme habituel dans les rapports familiaux »

Les vieux parents doivent se prendre en charge, préparer longtemps leur lieu de vie en vue de leur vieillesse car en effet, ils auront un âge où ils n'auront plus envie ou ne sauront plus s’adapter à aucun nouveau cadre.

*Rappelons qu’en France, la protection des locataires âgés commence dès 65 ans !

06/02/2018

« Les bottes suédoises » Henning Mankell

Fredrik Welin, 70 ans, médecin à la retraite, vit seul et reclus sur son île de la Baltique. Entre ses baignades matinales dans l'eau glacée et ses échanges sociaux réduits avec les habitants de l'archipel, la vie de Fredrik est tranquille. Une nuit d’automne, sa maison héritée de ses grands-parents est incendiée. Il est soupçonné d'y avoir mis le feu pour escroquer les assurances.

Frederik s’installe dans la vieille caravane de sa fille au fond de son jardin. Il s’interroge: à soixante-dix ans, que lui reste-t-il?

Son penchant amoureux  pour une journaliste locale Lisa Modin et les ennuis de sa fille Louise (40 ans) qui a besoin de lui le maintiennent à flots. Animé par une soif d’affection, il revisite sa vie, tenaillé par le doute, les regrets et la peur face à la mort.

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"J’ai identifié des fragments de câbles, de plombs fondus provenant de mon tableau électrique et un petit objet tordu, noirci qu’ il me semblait vaguement reconnaître " (page 31 )

L’auteur

Henning Mankell (1948-2015), écrivain suédois, partageait son temps entre la Suède et le Mozambique. Il est l’auteur d'une série policière ayant pour héros l'inspecteur dépressif Kurt Wallander. Mankell a également publié des ouvrages de littérature pour la jeunesse. Publié quelques mois avant sa mort, et suite indépendante de son roman «Les chaussures italiennes»,  «Les bottes suédoises» fut son dernier roman qu'il écrivit alors qu’il se savait condamné.

Commentaire

Dans ce récit, Henning Mankell évoque le maelström* de la vieillesse, avec ce sentiment de la mort qui rôde et ce désir de vivre encore. Les réflexions de l’écrivain sur la solitude, la vieillesse, les relations père/fille et la société sont poignantes. On y décerne sans peine le questionnement d’un auteur confronté aux mêmes affres.

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Le lecteur s’attache malgré tout à ce vieil homme lunatique, ronchon, solitaire, maladroit même si l’intrigue est faible. En proie aux doutes constants, le cadre de vie du vieil homme disparaît en une nuit! Ses souvenirs ne l’aident pas car son parcours de vie n’a pas été lumineux mais terne. Les sentiments confus et contradictoires de Frederik l’amènent à refaire défiler «  les carrefours successifs de sa vie ». 

 

 

Dans ce récit, on retrouve des points communs au substrat de la vieillesse :  

  • L’attachement viscéral au temps subtilement inséré dans la trame de l’histoire (montre, réveil) est pour les personnes âgées une sorte de contenant rassurant qu’elles maintiennent  à tout prix. « L’enjeu du temps… »
  • L’importance de la nature est souvent un réconfort. Elle apporte bien-être et plaisir à Frederik tout en étant  une source d'enseignement. « Quelques oies du Canada tournoyaient dans le ciel gris comme si elles n’arrivaient pas à décider ou était le sud. »
  • L’interrogation concernant les «carrefours successifs de la vie»: certains grands aînés désabusés imaginent ce qu’aurait pu être leur destin, si leur choix à un moment donné de leur vie passée avait été autre. Ouvertement exprimées, ces cogitations sont parfois d’une grande violence pour l’entourage, parfois gommé  de ce passé imaginaire!

Mankell, écrivain, a glissé dans son livre de subtiles allusions à la valeur et au rôle de l’écriture (poème, journaux intimes …) même si « les mots meurent aussi ».

Les paysages sont décrits avec sobriété.

Henning Mankell nous délivre ici son ultime réflexion. Cet ouvrage de fiction est intéressant car il nous apporte aussi un témoignage sur  la vie, son sens, sa finition à travers le regard d'un septuagénaire.

La citation de préface venait de la Chanson de Roland « Il a beaucoup appris, celui qui connut la douleur» et doit, à mon sens, être reliée à la postface. Par cette boucle, nous détenons l’observation majeure de Henning Mankell en fin de vie, toute entière illustrée dans ce livre :

«Puisque la vérité est à jamais provisoire et changeante »

 Une phrase

« Comment allais-je faire pour supporter la réalité de mon propre vieillissement, de ma maison incendiée et de cette impression de vivre au milieu d'un grand vide où personne ne se préoccupait de savoir si je tenais le coup ni même si j'étais encore en vie? Ou alors, si quelqu'un s'en souciait, c'était uniquement pour me soupçonner d'être devenu fou et de jouer avec des allumettes et des bidons d'essence. »

 Les bottes suédoises, Henning Mankell, Seuil, 368 pages, 2016.

 

* Appelé aussi "trou noir de l'océan". En Norvège, près des îles Lofoten, on constate un effet de vases communicants entre le Vestfjord et la Mer de Norvège quand la marée remonte vers l'Océan Arctique. Le courant s'inverse et de larges courants marins circulaires se forment: c'est le Maelström.

12/01/2018

"Une si longue vie: Comprendre et accompagner le grand âge". Pierre Gobiet

Avec Claude Sarraute qui nous avait fait découvrir sa propre vie de senior +, nous terminons ici, notre navigation parmi les livres très utiles pour ceux qui veulent comprendre la vieillesse de la vieillesse, avec un ouvrage de Pierre Gobiet: Une si longue vie : Comprendre et accompagner le grand âge.

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  "Pardonnez-moi mais je contemple le coucher du soleil..."

 

Confronté à la réticence des personnes âgées à se rendre chez un psychologue, Pierre Gobiet a inversé la démarche thérapeutique. Sans modèle de référence, mais avec la conviction de l’utilité d’un projet pour accompagner des personnes très âgées, à domicile ou en maison de retraite, il a rencontré des seniors qu’il appelle «les arpenteurs du temps». 

Avec ces seniors, il a découvert les particularités des territoires du très grand âge et trouvé des réponses à la question: "À quoi pensent donc les personnes très, très vieilles, qui donnent parfois l’impression de ne plus rien attendre de la vie?". Le psychologue partage son exploration et surtout les  enseignements qu’il en retire. Il aborde tous les thèmes délicats, du souhait de mourir, de la mémoire, de l’oubli, à la solitude du senior très âgé.

L’auteur

Psychologue belge, Pierre Gobiet travaille dans un centre de santé mentale et a développé une consultation ambulatoire sur les lieux de vie  pour personnes âgées. Au fil des ans, il a porté une attention particulière à la quête de ces personnes de très grand âge.

Commentaire

Pierre Gobiet définit la vieillesse de la vieillesse ou le très grand âge comme la période qui s’étend au-delà de la durée de l‘espérance de vie, soit la période qui suit les 83-84 ans.

Ce livre dépasse l’aspect des soins ou les difficultés habituelles pour nous faire comprendre ce qui anime ces grands seniors dans cette ultime étape. La question qui revient souvent : « Pourquoi moi ? Pourquoi est-ce que je vis encore ? » . Les personnes du très grand âge peuvent et veulent rester acteurs de leur vie même si elles présentent des situations de grande dépendance et des lacunes. La lenteur et l’oubli ont des vertus. La solitude à cet âge avec ses particularités, la disparition des amis et de pans entiers de la famille est bien cernée. L’ingéniosité de certains seniors  à se mouvoir dans le quotidien est illustrée.

Beaucoup d’auteurs, de chercheurs ont analysé, détaillé finement le paradoxe de la vieillesse à savoir l’autonomie dans la dépendance, axe de référence sur lequel insiste particulièrement le psychologue. Cette autonomie dans la dépendance est un idéal attirant, sans doute plus pertinent pour des personnes qui ont encore de bonnes capacités de parler ou de s’exprimer par exemple avec un psychologue. Pierre Gobiet parle  d’ailleurs d’«autonomie dialectique», qui au quotidien serait un véritable défi pour les octogénaires.

Véritable défi aussi pour beaucoup de proches aidants, détruits ou harcelés aussi par cette autonomie du grand senior ainé « à concilier ou à gérer » dans une période difficile pour eux. Si je reprends les réflexions de JC Ameisen*  mentionnées dans l’ouvrage de Pierre Gobiet, la soixantaine est la période des tempêtes, moment où il y a risque accru de maladie grave et la probabilité de mourir. La période au-delà des tempêtes, c’est le grand âge. L’aide quotidienne aux grands seniors, durant une dizaine d’années maintenant, s’effectue donc la plupart de temps pour les accompagnants familiaux dans leur période personnelle de tempêtes.

Si de grands seniors peuvent se sentir «rescapés» comme le mentionne le livre, d’autres accompagnants aujourd’hui décédés avant leurs parents ont eu le sentiment d’être dupés, harcelés par une demande excessive du grand senior** de maintenir son autonomie envers et contre tout,  et qui s’exprime parfois même dans la phase ultime de la fin de vie de l’aidant. Plusieurs situations tragiques m’ont rendue prudente et vigilante avec l’expression d’un idéal certes noble et admirable de certains seniors très âgés. C’est le cas quand cet idéal est revendiqué de manière inappropriée ou égoïste par un grand senior. Cette exigence ultime est parfois relayée et soutenue par certains soignants ou professionnels qui n’interviennent que très ponctuellement pour le senior sans prendre en compte les contingences de la dynamique familiale.

La complexité de la prise en charge des grands seniors «autonomes-dépendants» est, selon moi, une question sociale ambiguë totalement ignorée, encore passée sous silence.***

Quoi qu’il en soit, je recommande ce livre indispensable tant pour les soignants que pour les accompagnants. Le livre ne relate pas un traitement psychologique mais l’accompagnement humain des personnes et apporte un éclairage primordial sur le noyau central des motivations de ces grands seniors. Les lecteurs auront des clés essentielles pour comprendre les enjeux qui animent un senior +, ce qui leur évitera de s’enfoncer dans une période d’affrontements stériles.

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 Vendanges tardives...

Il ne faut sans doute pas perturber par des initiatives intempestives ce temps précieux des grands seniors mais les laisser propriétaires de ces moments qui leur permettent d’effectuer à leur rythme un dernier cheminement personnel de sens de vie, nécessaire à leur complétude. Le seul risque du grand âge est la mort.

Un passage :

« Au-delà de 85 ou 90 ans, dans le grand âge donc, cette période de tempête semble révolue. Le cap des grandes turbulences liées aux maladies graves précitées semble franchi; en tout cas, la probabilité de leur survenue paradoxalement diminue et le voyage dans le temps s’écoule de façon plus paisible ».

 " Une si longue vie: Comprendre et accompagner le grand âge". Pierre Gobiet. Editeur Mardaga. 2015

 

*La sculpture du vivant. 1999

**La demande en elle-même d’aide d’un senior + pour l’aider à maintenir son autonomie peut même être très raisonnable. Mais le nombre de grands seniors ou les durées d’accompagnement en se cumulant peuvent dépasser les capacités du seul aidant naturel. Un exemple: j'’ai eu l’occasion de rencontrer une dame dans la septantaine, Emilie, auprès d’une quasi centenaire à l’hôpital. C'était sa marraine qui n’avait plus qu’ Emilie comme famille. Emilie prenait aussi soin de sa maman qui habitait près de chez  elle et d’une autre tante centenaire dans un home…

*** Cette question est indubitablement liée au plafond de verre de l'autonomie et à ses éternels oubliés.

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04/01/2018

Instants paisibles (15)

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Il a neigé dans l'aube rose
Si doucement neigé,
Que les choses
Semblent avoir changé.

 

Maurice Carême

 

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